Au commencement était la Nuit, profonde et absolue, éternellement vide et froide, que d’autres appellent le Néant. Dans ce vide, la Grande Nuit finit par s’éveiller à la conscience car elle s’ennuyait. Elle s’ennuyait tellement qu’elle créa l’OEuf, pour se distraire un peu.

Durant mille fois mille éons, Il flotta en patientant dans Sa gangue de glace. Puis l’OEuf Se fendilla, perdant un à un des morceaux plus gros que des continents, et d’autres petits comme les grains de sable.
Lentement, la Mère des Mères, la Grande Dragonne de Lumière s’éveilla. Elle poussa son premier cri, le Grondement Primal, et la fumée multicolore qui en jaillit forma une sphère épaisse de vie informe, le Hakk, souffle créateur primordial, venait de naître.
Au delà de la folie multicolore du Hakk, la Mère des Mères ne vit que la nuit et cela déclencha Sa colère !
Elle souffla par trois fois Ses flammes rouges de rage.
Du premier feu, Elle fit fondre les plus gros morceaux de coquille et les aggloméra en trois grandes plaques qu’Elle nomma « îles-mondes ».
Du second feu Elle fit fondre les quatre plus petits morceaux et les aggloméra en une petite sphère. La sphère avait encore un peu d’albumine céleste sur elle, et ce blanc s’enflamma, donnant naissance au soleil.
Du troisième feu, Elle fit fondre les innombrables petits grains de coquille qui restaient et ceux-ci flamboyèrent d’un souffle glacé, les étoiles étaient nées. La Mère de Tout les plaça alors aux confins du ciel pour l’éclairer et contenir ce qui restait du Hakk.
La Grande Dragonne de Lumière contempla Son œuvre et Elle fut satisfaite.
Elle dormit durant mille fois mille siècles.
A Son réveil, Elle contempla Sa création et fut déçue : rien n’avait changé. Les trois îles-mondes flottaient autour de leur soleil, au milieu des étoiles froides. Il manquait la vie.

De Ses tendons gris, Elle a ensuite façonné les pierres, les rocs et la terre, et tout ce qui est lourd et inerte.
De Sa chair brune, Elle a ensuite créé les végétaux qui couvrent le sol et tout ce qui pousse et croit dans la terre.
De Sa queue bleue, Elle a ensuite créé l’eau des mers et des lacs, des rivières et des torrents.
De Sa tête blanche, Elle a ensuite créé l’air qui entoure les trois îles-mondes, les vents et les orages, et le souffle dans les herbes.
La Grande Dragonne de Lumière contempla Son œuvre et Elle fut satisfaite. Elle dormit pendant mille fois mille décennies.
A son réveil, Elle contempla Sa création et fut émerveillée. Le slag et les kegirs couvraient le monde, mille couleurs différentes, mille odeurs musquées. La Grande Dragonne de Lumière savoura, et Elle fut heureuse.

Pourtant, dans son cœur, le feu de création grondait toujours ! Ces trois mondes étaient beaux, mais Elle était seule pour les contempler et Son cœur rêvait de voir ces merveilles admirées !

De Ses écailles brunes, Elle façonna mille fois mille corps, certains grands et d’autres petits. Insectes, animaux, et ses élus, les drakhs, les premiers nés…
De Ses écailles bleues Elle fit couler le souffle de vie bleuté et Elle en remplit les corps.
De Ses écailles blanches Elle fit souffler la sagesse et la folie, l’intelligence et la bêtise, la douceur et la rage.
Pourtant les corps restaient inertes ! Alors la Grande Dragonne de Lumière pleura amèrement sur Son échec. Seule Elle était, et seule Elle resterait, jusqu’à la fin des temps. De Ses yeux devenus rouges, une larme amère de colère et de tristesse tomba sur un grand nombre de corps, qui s’éveillèrent en criant et gémissant de terreur : les drakhs découvrirent la vie, dans l’horreur et la tristesse de la Créatrice.
La Grande Dragonne de Lumière écarquilla les yeux d’étonnement et une larme de surprise, grise comme l’argent s’écrasa sur les drakhs gémissants de terreur. Elle apaisa leurs peurs et donna enfin la joie et le plaisir.
Le cœur de la Grande Dragonne de lumière se gonfla de joie à l’idée de ne plus être seule et une dernière larme, dorée de bonheur, coula de Ses yeux
et insuffla à Ses enfants nouveaux nés la sagesse et la maîtrise du Hakk, pour qu’ils apprennent à façonner le monde à leur tour.
La Mère de Tout contempla Ses myriades d’enfants et s’endormit satisfaite.

Elle dormit pendant mille fois mille ans et à son réveil, Elle s’étrangla de rage ! Les drakhs avaient usé et abusé de la puissance du Hakk ! Ils avaient créé une race d’esclaves pour leur plaisir, les premiers krags dits « purs ». Ces créatures s’étaient multipliées tant et tant qu’il n’y avait plus de place !
Leur premier contact avec la vie provenait d’une larme de colère, et le cœur des drakhs était surtout gouverné par les mauvais penchants…
Colère et violence régnaient partout et rien n’y mettait fin car les premiers créés ne connaissaient pas la mort ! Sa rage infinie forma une immense colonne de fumée noire qui fusa entre Ses crocs, et la vapeur sinistre s’enfonça dans le cœur des créatures.
Certains en reçurent plus que d’autres, et c’est pour cela qu’il y en a qui ne vivent qu’une heure, quand d’autres vivent mille ans ! Guerre, famine, rage et mort dévastèrent les trois îles-mondes, tandis que la Grande Dragonne de Lumière hurlait Sa colère.

Mille fois mille jours Sa colère dura, et soudain Elle fut apaisée et prit pitié de Ses créatures. Elles avaient besoin de guides, de sages pour leur éviter les excès.
De Son ventre brun Elle créa Gomatt, la Grande Dragonne Brune et lui ordonna de veiller sur les créatures terrestres, les éduquer et les guider.
De Son torse gris, Elle créa Mermatt, la Grande Dragonne Grise et lui ordonna de veiller sur les créatures vivant sous terre, les éduquer et les guider.
De Sa queue bleue, Elle créa Sorrmatt, la Grande Dragonne Bleue et lui ordonna de veiller sur les créatures aquatiques, les éduquer et les guider.
De Sa tête blanche, Elle créa Alzmatt, la Grande Dragonne Blanche et lui ordonna de veiller sur les créatures aériennes, les éduquer et les guider.
De Son cœur rougeoyant, Elle créa Kakmatt, la Grande Dragonne Rouge et lui ordonna de veiller sur les créatures liées au feu, les éduquer et les guider.
La Grande Dragonne de Lumière contempla ses cinq enfants, les plus puissantes de toutes ses créatures. Elles allaient régner sur les êtres vivants, les gouverner et les protéger. Puis Elle contempla les trois îles-mondes et fut horrifiée par les montagnes de charognes que plus d’un siècle de haine et de folie meurtrière avaient engendrées.
Les mortels tremblaient à l’idée de leur mort, et d’innombrables âmes en peine se lamentaient autour de leurs cadavres pourrissant, sans espoir.
La Grande Dragonne de Lumière eut honte de Sa colère, et de Ses deux crocs principaux, devenus noirs par la fumée de mort, Elle créa Hortmatt, la Grande Dragonne Noire. Elle lui ordonna de veiller sur les morts et de juger les âmes : aux criminels indignes de leur peuple, une longue errance sous forme d’esprit, aux êtres honnêtes respectant les usages de leur peuple, l’union avec leur Grande Dragonne tutélaire.

Puis, le cœur enfin soulagé, la Grande Dragonne de Lumière se roula en boule au cœur du soleil et s’endormit, épuisée d’avoir tant donné.
Elle dort depuis cent siècles maintenant, et les prophéties assurent qu’Elle se réveillera un jour pour contempler ce que Ses enfants ont fait des îles-mondes et juger si elles sont dignes d’Elle.
Durant les premiers siècles, les cinq premières Grandes Dragonnes ont beaucoup créé, cherchant à améliorer l’œuvre de la Mère Céleste, en y apportant leur touche personnelle.
Gomatt, la Grande Dragonne Brune, a été la plus prolifique ! Elle créa de nombreux animaux et créatures intelligentes. Des krags nacrés, la race bénie créée par les drakhs, elle créa les grands krags bruns, forts et travailleurs.
Mermatt, la Grande Dragonne Grise, a surtout aidé à adapter les êtres qui avaient choisi de vivre sous terre par peur des guerres. Elle leur a donné une robuste constitution, un instinct pour connaître la roche et ses caprices, et une vue adaptée aux mondes sans lumière des grottes profondes. Elle transforma les krags qui avaient choisi la vie souterraine en krags gris, robustes et infatigables.
Sorrmatt, la Grande Dragonne Bleue, se contenta d’améliorer les créatures déjà créées par la Mère de Tout : elle créa les gigantesques Rakorg, les grands monstres des profondeurs et les créatures cachées dans les failles sous-marines. Aux krags amoureux de la mer, elle offrit la possibilité de vivre sous l’eau et ceux qui la suivirent se transformèrent en la race des krags bleus.
Alzmatt, la Grande Dragonne Blanche, était la plus réfléchie des Grandes Dragonnes. Elle ne créa que très peu, préférant garder pure l’œuvre de la Mère de Tout. Aux krags amoureux des vents, elle offrit de longues ailes de cuir, une peau blanche comme les nuages et le pouvoir de parler aux animaux volants.

Hortmatt, la Grande Dragonne Noire, refusa de créer. Son rôle était de veiller à la mort et la renaissance, elle se figea dans un silence réprobateur envers les débordements créatifs de ses sœurs.
Kakmatt, la Grande Dragonne Rouge, était la moins raisonnable de toutes. Née du cœur incandescent de la Grande Dragonne de lumière, elle en avait hérité la bravoure, la hardiesse, mais aussi l’emportement et la colère… Non seulement elle offrit aux krags les plus batailleurs la possibilité de devenir encore plus puissant, créant la noble race des krags rouges, mais elle eut aussi l’idée de piocher dans le premier souffle de la Mère des Mères, dans la substance du Hakk et créa les terribles krags noirs, venimeux et malfaisants pour se moquer de sa sœur Hortmatt, la silencieuse. Cette race maudite attaqua aussitôt tous les autres krags pour les contaminer.

Sorrmatt, Alzmatt, Mermatt et Gomatt furent folles de rage et attaquèrent simultanément Kakmatt, tandis que sur les îles-mondes les peuples nouveaux nés s’entre-tuaient !
C’est durant ces années sombres que les premiers jokleshks sont arrivés sur les Îles-Mondes pour y servir comme esclaves dans les armées. Ils ont apporté avec eux des morceaux de leur monde d’origine et d’étranges coutumes !
Durant ces dizaines de siècles de violence, les flux de magie rugissaient dans la haine avec une telle force que le soleil bougea sur son axe, de larges taches noires apparurent sur sa surface et des éruptions volcaniques ravagèrent les trois îles-mondes. De celles-ci, autrefois parfaitement circulaires, de gros morceaux se détachèrent, donnant naissance aux îles-mineures, qui flottent dorénavant entre elles. Dans leur quête d’outils de mort toujours plus puissants, les peuples avaient largement puisé dans le Hakk pour créer des monstruosités, mais la substance même de leur création commençait à les contaminer ! Car le Hakk est le souffle initial, et dans sa substance se cachent les myriades de possibilités qui peuvent tout changer, y compris leur propre utilisateur ! L’anarchie était partout !

C’est à cet instant qu’Hortmatt, la silencieuse Grande Dragonne Noire, s’éleva au milieu de ses cinq sœurs turbulentes. De ses griffes décharnées elle montra les astres pris de folie, les étoiles qui tombaient sur les îles-mondes, provoquant des cataclysmes. De sa tête squelettique elle pointa enfin le soleil et ses sœurs virent avec horreur que les taches noires n’étaient autres que les écailles de la Mère de Tout dont le sommeil se troublait… Si la guerre continuait, Elle se réveillerait et Sa colère serait infinie, Sa sanction sans pitié.
Tout l’univers de l’OEuf était en train de sombrer dans le néant et rien ne semblait pouvoir stopper cet effondrement. La mort dans l’âme, chaque Grande Dragonne dût puiser dans sa force vive, héritée de la Mère des Mères et créer à partir du Hakk qui s’était échappé de leur magie, pour mieux l’épuiser.

Mermatt, la Grande Dragonne Grise, cristallisa le plus de Hakk possible, solidifiant la brume multicolore et intangible en blocs d’une roche cristalline iridescente. Elle venait de créer le Hakk-Mer.
Gomatt, la Grande Dragonne Brune, utilisa le Hakk pour rendre vivants et durables les blocs de roche cristalline, créant les Hakk-Go, végétaux aux couleurs changeantes dont la substance renferme le Hakk.
Sorrmatt, la Grande Dragonne Bleue, puisa dans son immense pouvoir pour endormir et neutraliser les pouvoirs les plus dévastateurs du Hakk. Elle créa le Hakk-Sorr, Hakk liquide qui coule paresseusement, dont les couleurs varient et ondulent lentement.
Alzmatt, la Grande Dragonne Blanche, apporta au Hakk cristallisé et semi-conscient le rêve pour l’occuper.
Kakmatt, la Grande Dragonne Rouge, brûla une grande part de sa puissance pour agglomérer un grand nombre de blocs et façonner une sphère de grande taille qu’elle fit flotter loin des îles-mondes. Elle inonda le cœur de la sphère avec son pouvoir et créa le Hakk-Kak, le feu de hakk.
Ce feu multicolore, dont la température varie en permanence du plus glacial au plus brûlant, donne à la sphère la température minimale pour que les Hakk-Go y vivent.
Hortmatt, la Grande Dragonne Noire, puisa dans les dernières traces du Hakk qui flottaient encore au sein de l’univers du Grand OEuf pour figer définitivement la sphère de Hakk cristallisé et l’emprisonner sur une trajectoire parfaitement circulaire qui la ferait tourner autour des Île-mondes et des Îles-Mineures, trop loin pour que le pouvoir du Hakk concentré représente encore un réel danger.
Le mouvement régulier de la sphère cristalline permit d’arrêter la folie issue du Hakk et l’univers de l’OEuf retrouva lentement son équilibre, chaque Île-monde trouvant une nouvelle place autour du soleil pour y tourner de façon stable.
Chacune des Grandes Dragonnes regagna ensuite ses domaines, pansant ses blessures dans une rancune que seule une immortelle peut avoir aussi profonde. Sur les trois Île-mondes et les Île-mineures, les peuples se partagèrent l’espace et les ressources, et si des guerres eurent encore lieu, aucune ne fut aussi totale et dévastatrice.
Au cœur du soleil, la Grande Dragonne de Lumière, la Mère des Mères dort.
Pour combien de temps encore ?
